Un jardin thérapeutique ?
Bacs surélevés, chemins sensoriels, jeux de mémoire, mobilier adapté… Ce sont souvent les premiers éléments qui viennent à l’esprit.
Et pourtant, attention aux équipements « thérapeutiques » vendus très facilement sur le marché.
Lorsqu’un établissement souhaite aménager un jardin thérapeutique, la première étape ne devrait pas être de choisir les équipements à installer.
On part avant tout des particularités des personnes qui vont réellement utiliser le jardin : les patients ou résidents, bien évidemment, mais aussi les familles, les professionnels qui les accompagnent et, lorsqu’ils existent, les partenaires déjà présents autour de l’établissement : école, association, centre social, etc.
Il faut également prendre en compte leurs capacités, leurs besoins, leurs envies, mais aussi les usages professionnels et le fonctionnement réel de l’établissement.
Voici 5 erreurs que je rencontre régulièrement dans les projets de jardins thérapeutiques.
1. Concevoir le jardin sans les futurs utilisateurs
On imagine le jardin depuis un plan, un bureau ou une réunion de direction.
Mais qu’en pensent les résidents ? Les patients ? Les professionnels ? Les familles ?
C’est probablement l’une des erreurs les plus fréquentes.
Je pourrais écrire un article entier sur ce sujet tant cet aspect est encore souvent oublié.
À l’heure où l’autodétermination et le pouvoir d’agir occupent une place croissante dans l’accompagnement, les futurs utilisateurs devraient être associés dès la réflexion sur le projet. C’est une nécessité pour permettre un jardin durable.
Même si leur contribution paraît minime à l’échelle du projet, ou aux yeux des porteurs du projet, elle peut avoir une grande importance pour la personne qui l’a proposée et qui la verra réellement prendre vie.
Exemple :
« Je voudrais des tomates. »
Cela peut sembler anodin.
Mais si quelques mois plus tard, cette personne peut effectivement récolter ses propres tomates dans le jardin, sa parole aura été entendue et transformée en réalité, tout en répondant à un objectif thérapeutique que l’on retrouve dans la conception de ces jardins : la valorisation et l’estime de soi.
Un jardin peut être parfaitement réussi sur le papier, avec un budget important, et pourtant être peu fréquenté.
Parce que les personnes auxquelles il est destiné ne se sentent finalement pas concernées par cet espace qu’elles n’ont pas contribué à imaginer.
Observer les habitudes, écouter les envies, identifier les difficultés et comprendre les usages existants permet souvent de faire émerger des besoins auxquels on n’aurait pas pensé.
D’où la nécessité d’être formé à la connaissance des vulnérabilités pour recenser les besoins.
2. Confondre accessibilité et accumulation d’équipements adaptés
L’accessibilité est indispensable.
Mais elle ne signifie pas qu’il faut multiplier les équipements « adaptés ».
Dans de nombreux EHPAD, par exemple, on retrouve des rampes, des chemins sensoriels, des jeux destinés à stimuler la mémoire ou la mobilité…
Et parfois, ces éléments finissent par prendre tellement de place que le jardin lui-même disparaît.
Nous parlons pourtant bien d’un jardin.
La mémoire, la mobilité, les sens, l’attention ou encore les interactions sociales peuvent aussi être sollicités par le vivant et par les végétaux qui composent le jardin. C’est l’objectif même.
Pourquoi installer systématiquement un jeu de mémoire lorsqu’on peut travailler les souvenirs à partir de plantes connues, d’odeurs, de gestes de jardinage ou de végétaux associés à une histoire personnelle ?
Pourquoi multiplier les dispositifs sensoriels lorsqu’un jardin peut naturellement proposer des textures, des parfums, des sons, des couleurs et des saisons différentes ?
Certains équipements peuvent évidemment être très pertinents. Mais ils doivent répondre à un besoin identifié et trouver leur place dans un projet global.
Et surtout, certains patients ou résidents ne souhaitent pas avoir des éléments « sur-adaptés ».
Pour reprendre un témoignage réel entendu dans une maison accueillant des personnes traumatisées crâniennes et victimes de lésions cérébrales (AVC, etc.) :
« Dans notre jardin, on ne souhaitait pas de bacs surélevés. C’est stigmatisant. On veut continuer à pouvoir faire comme tout le monde, comme avant. Avant d’être ici, on était salariés, chefs d’entreprise, on vivait normalement comme n’importe qui. »
Ces personnes souhaitent pouvoir utiliser un jardin qui ressemble à celui de leurs voisins, de leur famille ou de leur propre maison.
L’accessibilité doit donc permettre l’usage du jardin sans transformer systématiquement le jardin en dispositif spécialisé.
3. Croire qu’un équipement est thérapeutique en lui-même
Un bac surélevé n’est pas thérapeutique.
Une fontaine n’est pas thérapeutique.
Une serre n’est pas thérapeutique.
Un parcours sensoriel n’est pas thérapeutique.
C’est ce qu’on en fait et la manière dont on l’utilise avec la personne qui donnent du sens à l’activité.
Prenons une fontaine.
Elle peut simplement être décorative.
Mais elle peut aussi devenir un support pour observer l’écoulement de l’eau, écouter un son régulier et apaisant, observer les insectes qui viennent s’y abreuver ou créer un point de départ pour favoriser l’expression et l’échange.
Même chose pour les végétaux.
Observer des libellules peut susciter une émotion.
Reconnaître une plante peut faire émerger un souvenir.
Planter, arroser ou récolter peut permettre de travailler la motricité, l’autonomie ou la coopération.
La question n’est donc pas seulement :
« Qu’allons-nous installer ? »
Mais surtout :
« Qu’est-ce que cet aménagement va permettre de faire ? »
Observer ? Manipuler ? Choisir ? Se souvenir ? Interagir ? Se concentrer ? Prendre soin du vivant ? Retrouver une autonomie ? Stimuler les sens ?
L’aménagement doit servir les objectifs du projet, et non l’inverse.
4. Ajouter des bordures partout « pour sécuriser »
Les bordures en acier Corten sont une belle tendance, très esthétique, mais tellement dangereuses dans beaucoup d’établissements !
Là où les chutes sont nombreuses, une bordure en acier Corten peut ajouter un risque supplémentaire, en plus d’être coupante. Pour une personne qui marche avec des difficultés, qui a des troubles de l’équilibre, une déficience visuelle ou qui utilise un fauteuil roulant, quelques centimètres de différence peuvent déjà modifier complètement la manière de circuler dans un espace.
Et le problème ne concerne pas uniquement l’acier Corten. Une bordure, quelle qu’elle soit, peut créer un obstacle supplémentaire si elle est mal positionnée, trop haute, trop saillante ou si elle n’est pas suffisamment visible.
Avant d’ajouter une bordure, il faut donc se demander : est-elle réellement nécessaire ? Quel usage vient-elle permettre ou sécuriser ? Et pour qui ?
Dans un jardin thérapeutique, la sécurité ne consiste pas à supprimer tous les reliefs ou à multiplier les dispositifs de séparation. Elle consiste à concevoir des cheminements et des espaces cohérents avec les capacités réelles des personnes qui vont les utiliser.
Une bordure peut parfois être pertinente pour structurer un espace, contenir un substrat ou matérialiser une différence de niveau. Mais elle ne devrait pas être ajoutée simplement parce qu’elle est esthétique ou parce qu’on en voit partout dans les aménagements paysagers.
Chaque élément doit avoir une raison d’être par rapport aux usages et aux personnes qui vont vivre le jardin.
5. Vouloir faire « beau » avant de vouloir faire « juste »
Un jardin thérapeutique n’a pas besoin d’être spectaculaire pour être pertinent.
Il n’a pas besoin d’être rempli d’équipements coûteux.
Il n’a pas besoin de ressembler à une vitrine de catalogue.
Il doit être cohérent avec les personnes accueillies, les objectifs recherchés, le lieu, les professionnels et les usages réels.
Parfois, un petit espace très simple, bien pensé et facilement accessible sera beaucoup plus utilisé qu’un grand jardin coûteux et complexe.
La question n’est donc pas :
« Comment faire un beau jardin ? »
Mais plutôt :
« Comment créer un environnement extérieur qui puisse réellement soutenir les personnes qui l’utiliseront ? »
C’est cette réflexion qui devrait guider la conception.
Et c’est aussi pour cela qu’un jardin thérapeutique ne devrait jamais être pensé comme un simple aménagement paysager auquel on ajoute ensuite une dimension « santé ».
La réflexion sur les publics, les usages et les objectifs doit intervenir dès le début du projet.
Alors, apportons un foisonnement de vivant !
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