C’est la réponse qui m’a été faite récemment au téléphone par un EHPAD lorsque j’ai proposé d’échanger autour de la mise en place d’ateliers d’Hortithérapie au sein de leur établissement. Cette phrase, prononcée probablement avec l’idée de me faire comprendre que le projet ne correspondrait pas aux capacités des résidents, m’a beaucoup interrogée.
Parce qu’au-delà de la question du jardinage, elle renvoie à une problématique beaucoup plus large dans l’accompagnement des personnes âgées et des personnes en situation de dépendance : qu’est-ce que nous considérons encore comme possible pour une personne lorsque son autonomie diminue ?
Une personne dépendante reste avant tout une personne
Lorsqu’une personne entre en EHPAD, son quotidien est nécessairement davantage accompagné. Certains gestes de la vie courante deviennent difficiles, voire impossibles à réaliser seule. Les professionnels interviennent alors pour assurer les soins, la sécurité, le confort et le bien-être de la personne. Cette aide est essentielle et constitue le cœur même de l’accompagnement.
Mais accompagner une personne ne devrait pas signifier que tout doit systématiquement être réalisé à sa place.
Nous oublions parfois que les personnes qui vivent aujourd’hui en EHPAD ont eu, pour la plupart, une vie entière avant d’y entrer. Elles ont travaillé, élevé leurs enfants, construit leur maison, cuisiné, bricolé, voyagé, entretenu un potager ou un jardin. Elles ont eu des responsabilités, des habitudes et des savoir-faire.
Et certaines ont consacré une grande partie de leur vie à leur jardin. Elles y ont cultivé leurs légumes, entretenu leurs fleurs, observé les saisons et parfois même transmis leurs connaissances à leurs enfants ou petits-enfants. Pour certaines, devoir quitter leur maison et leur jardin lors de leur entrée en EHPAD peut d’ailleurs représenter un véritable déchirement.
Alors pourquoi considérer que tout cela disparaît dès lors que la personne entre en établissement ?
La dépendance modifie les possibilités d’agir, mais elle ne fait pas disparaître l’histoire, les goûts, les envies et les capacités d’une personne.
Il existe une différence importante entre faire pour quelqu’un parce qu’il en a besoin et faire à sa place quelque chose qu’il pourrait encore réaliser, même partiellement, avec un peu de temps, du matériel adapté ou un accompagnement approprié.
Cette distinction peut sembler minime, mais elle est fondamentale lorsqu’on parle d’autonomie.
Une personne qui utilise un fauteuil roulant reste capable de choisir une plante, de mettre de la terre dans un pot ou de participer à une récolte. Une personne qui a perdu de la force dans ses mains peut peut-être encore semer, toucher la terre ou exprimer des choix. Une personne présentant des troubles cognitifs peut être capable de reconnaître certaines plantes, de sentir des aromatiques, de participer à une activité répétitive ou simplement de prendre part à une étape de l’activité de jardinage.
La dépendance ne fait pas disparaître toutes les capacités. Elle nous oblige à les regarder autrement.
Prendre soin ne signifie pas tout faire à la place
Dans notre volonté de bien faire, nous pouvons parfois aller trop vite. Lorsque nous accompagnons une personne au quotidien, il est évidemment plus simple et plus rapide de réaliser directement le geste à sa place. Pourtant, ce qui est efficace pour le professionnel ne l’est pas nécessairement pour la personne accompagnée.
Si je remplis moi-même le pot, plante la graine, arrose et range le matériel, l’activité sera effectivement réalisée. Mais qui aura réellement jardiné ?
À l’inverse, si je prépare le matériel, que je place le pot à bonne hauteur, que je sécurise le geste et que je laisse la personne réaliser elle-même ce qu’elle est encore en capacité de faire, l’activité prend une toute autre dimension.
L’accompagnement devient alors un soutien à l’action plutôt qu’un remplacement de l’action.
Cela demande parfois davantage de temps, davantage de patience et une certaine capacité à accepter que les choses ne soient pas faites exactement comme nous les aurions faites nous-mêmes.
Mais n’est-ce pas aussi le cœur du métier de l’accompagnant ?
Accompagner, ce n’est pas seulement assurer la sécurité et répondre aux besoins d’une personne. C’est aussi lui permettre de conserver une place dans ce qu’elle fait, dans ce qu’elle choisit et dans ce qu’elle peut encore réaliser.
Permettre à une personne de réaliser seule, même une petite partie d’une activité, c’est reconnaître sa capacité à agir, à contribuer et à être utile. Cette possibilité de faire par soi-même participe aussi à la construction de l’estime de soi et au sentiment d’avoir une place au sein de la société. Permettre à une personne de réaliser seule, même une petite partie d’une activité, c’est reconnaître sa capacité à agir, à contribuer et à être utile. Cette possibilité de faire par soi-même participe aussi à la construction de l’estime de soi et au sentiment d’avoir une place au sein de la société, au delà d’être résident ou patient, le pouvoir d’agir permet ici d’être aussi jardinier. Le travail occupe souvent une place importante dans la manière dont chacun se définit et se sent reconnu par les autres. Lorsque cette activité professionnelle disparaît, notamment avec l’âge ou l’entrée en institution, il devient d’autant plus important de pouvoir retrouver, dans d’autres espaces, des occasions d’agir, de contribuer et de se sentir pleinement considéré comme un individu à part entière.
Cela demande également de faire évoluer notre regard. Lorsque nous voyons une personne vieillissante, dépendante ou présentant des troubles cognitifs, il est évidemment nécessaire de tenir compte de ses difficultés. Mais pourquoi celles-ci devraient-elles systématiquement prendre toute la place dans notre regard ?
Nous pourrions aussi choisir de mettre un coup de projecteur sur les capacités encore présentes.
Que peut-elle encore faire ? Qu’aime-t-elle faire ? Qu’est-ce qui lui procure du plaisir ? Quels gestes connaît-elle encore ? Quelles décisions peut-elle encore prendre ?
Ce changement de regard peut avoir des conséquences importantes sur la reconnaissance, la valorisation et l’estime que nous portons à la personne.
Et le bien-être passe aussi par là.
Le cadre de vie peut alors lui-même changer de fonction : il ne s’agit plus seulement d’un environnement sécurisé dans lequel les personnes sont prises en charge, mais d’un environnement qui leur permet encore d’agir, d’être là, de contempler, de faire, un peu comme à la maison.
Le jardinage permet justement de retrouver cette capacité d’agir
C’est ce qui rend le jardin particulièrement intéressant dans les établissements médico-sociaux.
Le jardinage est une activité concrète, qui peut être décomposée en une multitude de gestes et dont le niveau de difficulté peut être adapté à chaque personne. Il n’est pas nécessaire de retourner une parcelle entière pour jardiner.
Une personne peut participer à la préparation d’un semis, remplir un contenant, déposer quelques graines, arroser une plante ou récolter quelques légumes. Elle peut également choisir ce qui sera planté, observer l’évolution des végétaux et prendre part aux différentes étapes du cycle de la plante.
Une personne en fauteuil roulant n’est pas incapable de jardiner parce qu’elle ne peut pas travailler dans une parcelle au sol. Cela signifie simplement que l’espace doit être pensé autrement.
Une table de culture accessible, des jardinières adaptées, des outils appropriés ou une organisation différente de l’espace peuvent permettre de rendre l’activité possible.
Mais attention à ne pas tomber dans l’excès inverse : sur-adapter au point de stigmatiser.
L’accessibilité doit pouvoir s’intégrer naturellement dans le jardin, sans donner constamment à voir les difficultés liées à l’âge, à la maladie ou au handicap. Il est possible de concevoir des espaces accessibles, beaux et agréables pour tous, sans créer un environnement qui rappelle en permanence aux personnes ce qu’elles ne peuvent plus faire.
Et l’aménagement n’est pas le seul élément qui compte.
La posture de l’accompagnant, son ton, sa voix, sa manière de proposer l’activité et la manière dont il intervient sont tout aussi importantes. Un matériel parfaitement adapté ne suffira pas si, derrière, l’accompagnant réalise systématiquement les gestes à la place de la personne.
La question n’est donc finalement pas de savoir si la personne est capable de réaliser le jardinage tel que nous l’imaginons, mais comment nous pouvons lui permettre de participer au jardinage à partir de ses propres capacités.
Cela demande, en amont, de connaître a minima le public auquel l’activité est destinée : ses capacités, ses difficultés, mais également son histoire, ses habitudes et ses envies jusqu’à surprendre les accompagnants des capacités dévoilées lors de l’atelier.
Ne pas transformer les personnes en simples bénéficiaires
Il me semble important de rappeler une chose qui peut paraître évidente : une personne âgée dépendante n’est pas uniquement une personne à laquelle nous devons apporter des soins et des services.
Elle reste une personne avec une histoire, des goûts, des habitudes, des savoir-faire, des envies et une capacité à participer à son environnement.
Elle a peut-être jardiné pendant quarante ans. Elle connaît peut-être parfaitement les tomates, les semis ou les rosiers. Elle a peut-être toujours aimé avoir les mains dans la terre.
Le jardin peut devenir un formidable support pour maintenir une continuité avec ce qui faisait partie de sa vie avant l’établissement. Il peut permettre de retrouver des gestes familiers, de transmettre des connaissances, de retrouver des sensations et parfois même de retrouver une place de personne qui sait faire.
Se sentir jardinier plutôt que seulement patient ou résident d’EHPAD n’est pas anodin.
Parce que faire soi-même n’a pas la même valeur que recevoir
Nous vivons dans une société où beaucoup de choses sont devenues extrêmement accessibles. Nous pouvons acheter plutôt que fabriquer, commander plutôt que préparer, faire livrer plutôt que nous déplacer. Dans les établissements, cette logique peut également apparaître lorsque l’on cherche à apporter le maximum de confort et de services aux personnes accompagnées.
Mais le bien-être ne repose pas uniquement sur le fait de recevoir.
Il existe aussi une forme de satisfaction, de fierté et de valorisation dans le fait de faire soi-même.
Produire quelque chose de ses propres mains, même lorsque le geste est simple, permet de ressentir que son action a une conséquence réelle. Lorsque je plante une graine et que quelques semaines plus tard une plante pousse, je peux constater que j’ai participé à quelque chose. Lorsque je récolte une tomate que j’ai contribué à cultiver, je ne suis plus uniquement spectateur de mon environnement : j’en suis devenu acteur.
Cette sensation peut sembler très simple, mais elle prend une importance particulière lorsque l’on a progressivement perdu de nombreuses possibilités d’agir seul dans son quotidien.
Le bonheur ne réside pas uniquement dans le fait d’avoir tout à disposition, ni dans le fait que quelqu’un puisse répondre immédiatement à chacun de nos besoins.
Il peut aussi résider dans la possibilité de faire, de créer, de choisir et de contribuer.
Et c’est précisément ce que le jardinage peut offrir.
L’autonomie ne signifie pas forcément tout faire seul
Il est également important de ne pas confondre autonomie et indépendance.
Une personne peut avoir besoin d’aide tout en restant autonome dans ses choix et dans sa participation. Elle peut avoir besoin qu’on lui installe le matériel sans pour autant avoir besoin qu’on réalise toute l’activité à sa place.
C’est là que la notion d’accompagnement prend tout son sens.
L’objectif n’est pas de laisser une personne seule face à une tâche qu’elle ne peut pas réaliser. Il est de lui apporter la juste aide dont elle a besoin, puis de lui laisser autant de place que possible dans l’action.
Dans un atelier d’Hortithérapie, cela peut parfois signifier que le professionnel prépare tout en amont, puis s’efface progressivement pour permettre au résident de prendre sa place.
Il ne s’agit pas de rechercher la performance ni de demander à une personne de faire absolument tout seule. Il s’agit de permettre à chacun de participer à hauteur de ses possibilités.
Cette approche demande de regarder les capacités présentes plutôt que de se focaliser uniquement sur les incapacités.
Alors, qui est réellement « incapable de jardiner » ?
Lorsque l’on me dit qu’un groupe de résidents « sera incapable de jardiner », j’ai envie de poser une autre question :
Sont-ils incapables de jardiner ou sont-ils incapables de jardiner dans les conditions que nous leur proposons ?
Cette nuance change complètement la manière de penser un projet.
Une personne en fauteuil roulant n’est pas incapable de jardiner ; elle a besoin que le jardin lui soit accessible.
Une personne qui manque de force n’est pas incapable de jardiner ; elle a besoin que les outils et les tâches soient adaptés.
Une personne présentant des troubles cognitifs n’est pas incapable de jardiner ; elle peut avoir besoin d’activités plus simples, plus répétitives ou davantage accompagnées.
Et surtout, une personne dépendante n’est pas incapable de participer.
Notre rôle n’est pas de décider à l’avance de ce qu’une personne ne pourra pas faire. Notre rôle est de créer les conditions qui lui permettront d’exprimer ce qu’elle peut encore faire.
C’est précisément là que l’aménagement du jardin et l’accompagnement des ateliers demandent de la réflexion.
Repenser notre regard avant de repenser le jardin
Un jardin thérapeutique réellement pensé pour les personnes qui vont l’utiliser commence donc, selon moi, bien avant le choix des végétaux ou du mobilier.
Il commence par une question beaucoup plus simple :
« Qu’est-ce que cette personne ou ce groupe de personnes peut encore faire, et comment pouvons-nous lui permettre de le faire ? »
Cette question oblige à changer de regard. Elle nous invite à considérer la personne dans ses capacités plutôt que dans ses limitations, à accepter son rythme et à comprendre que l’objectif n’est pas nécessairement de faire beaucoup, mais de pouvoir encore faire.
Le jardin peut alors devenir un espace d’autonomie, de participation et de valorisation. Un espace dans lequel une personne qui reçoit quotidiennement beaucoup d’aide peut, à son tour, prendre soin d’une plante, produire quelque chose, transmettre un savoir ou simplement constater que son geste a eu un effet.
Et finalement, c’est peut-être cela que j’aimerais défendre lorsque je parle de jardins thérapeutiques : ne pas seulement créer de beaux espaces pour les personnes, ni seulement réaliser une belle vitrine pour l’établissement, mais créer des espaces dans lesquels les résidents, les professionnels et les autres acteurs peuvent réellement prendre leur place.
Parce qu’un jardin thérapeutique ne devrait pas être un endroit où l’on vient simplement installer des résidents.
Et quand le regard change, les possibilités commencent réellement à apparaître.
« L’impossible devient possible dès lors que vous ignorez que c’est impossible » Guillaume Evans