La Biophilie : notre lien inné au vivant

Pourquoi sommes-nous spontanément attirés par un arbre, la lumière qui traverse un feuillage, le bruit de l’eau ou encore le chant des oiseaux ? Pourquoi certaines ambiances naturelles nous attirent-elles ?

Cette attirance pour le vivant porte un nom : la biophilie.

Une attirance pour la vie

Le mot biophilie vient du grec bios, « la vie », et philia, qui signifie l’affinité, l’attachement ou l’amour. Littéralement, la biophilie pourrait donc être comprise comme l’amour du vivant.

Mais le concept va bien au-delà d’une simple appréciation de la nature. Il désigne l’hypothèse selon laquelle l’être humain possède une tendance innée à rechercher le vivant, à s’y intéresser et à établir avec lui une relation.

Le terme apparaît notamment dans les travaux du psychanalyste et philosophe Erich Fromm, qui l’emploie dans les années 1960. Pour lui, la biophilie correspond à une orientation fondamentale vers la vie, la croissance et les processus biologiques. Il l’oppose notamment aux forces qui tendent vers la destruction et l’inanimé.

La biophilie serait ainsi cette tendance profondément humaine à se tourner vers ce qui vit : nous sommes attirés par les organismes vivants, leur croissance, leurs transformations et les manifestations de la vie qui nous entourent.

Une histoire inscrite dans notre évolution

C’est ensuite le biologiste américain Edward O. Wilson qui va reprendre et développer cette notion, notamment dans son ouvrage Biophilia, publié en 1984.

Avec Wilson, la biophilie prend une dimension évolutionniste. Il défend l’idée que notre affinité pour le vivant n’est pas simplement culturelle ou acquise : elle pourrait être profondément ancrée dans notre histoire évolutive, façonnée par des millions d’années d’interactions avec notre environnement.

Pendant la majeure partie de son existence, l’être humain a vécu au contact direct du monde naturel. Notre survie dépendait de notre capacité à observer, comprendre et interpréter ce qui nous entourait. Reconnaître un animal, distinguer une plante comestible d’une plante dangereuse, trouver de l’eau, repérer un abri, anticiper les changements du climat ou suivre les cycles des saisons étaient autant de compétences indispensables.

Autrement dit, notre espèce s’est construite dans un monde vivant.

Pour Wilson, notre relation à la nature serait donc la conséquence de cette longue histoire. Elle serait devenue une forme d’affiliation émotionnelle au vivant, profondément ancrée dans notre fonctionnement. L’être humain ne serait pas simplement un observateur extérieur de la nature : il en est une partie intégrante.

Cette idée permet aussi de comprendre pourquoi, dès notre plus jeune âge, nous portons spontanément notre attention vers les autres organismes vivants. Nous apprenons rapidement à différencier ce qui est vivant de ce qui ne l’est pas et nous nous intéressons particulièrement aux mouvements, aux animaux, aux plantes et aux transformations qui se produisent autour de nous.

Wilson décrit cette biophilie comme un amour instinctif pour le vivant, qui nous attire irrésistiblement vers lui et contribue à notre vitalité. Il la considère comme un mécanisme profond et complexe, lié à notre développement psychique et issu de l’adaptation et de l’évolution.

Une relation qui mobilise notre attention

La biophilie ne serait donc pas seulement une question de plaisir esthétique.

Notre curiosité pour le vivant mobilise notre attention. Observer une plante pousser, suivre le déplacement d’un animal, attendre l’ouverture d’une fleur ou découvrir un paysage sont autant de situations qui nous invitent à regarder plus attentivement notre environnement.

Dans cette perspective, la nature constitue un environnement particulièrement riche pour notre cerveau : elle est complexe, changeante, imprévisible, mais aussi organisée selon des cycles que nous pouvons progressivement apprendre à reconnaître.

C’est également ce qui explique pourquoi la relation au vivant est parfois associée à des expériences positives et fondamentales : émerveillement, curiosité, plaisir, vitalité ou sentiment de connexion.

Pour Wilson, cette relation participe plus largement à notre développement psychique. Si nous sommes coupés durablement du vivant, certaines de ces expériences pourraient s’appauvrir. Il avance notamment que notre éloignement de la nature peut avoir des conséquences sur notre capacité à être attentifs, curieux ou créatifs.

Elle ouvre une réflexion essentielle : que devient notre rapport au monde lorsque notre environnement quotidien nous éloigne progressivement du vivant ?

Quand notre relation à la nature devient une question d’environnement

Au cours du XXe siècle, alors que les villes prennent une place toujours plus importante dans nos modes de vie, les chercheurs commencent à s’interroger sur les conséquences de notre éloignement progressif de la nature.

L’environnement dans lequel nous évoluons pourrait-il influencer notre manière de nous sentir et de fonctionner ?

Ces recherches vont progressivement rapprocher plusieurs disciplines : psychologie environnementale, architecture, urbanisme, paysage et santé.

Un travail va notamment marquer cette réflexion : celui du chercheur Roger Ulrich, publié en 1984. Son étude s’intéresse à des patients hospitalisés après une intervention chirurgicale et compare notamment ceux disposant d’une vue sur des espaces verts avec ceux faisant face à un mur. Les résultats observés montrent que les patients ayant une vue sur un espace vert récupèrent plus rapidement.

Elle a néanmoins contribué à attirer l’attention sur une idée essentielle : l’environnement dans lequel se déroule le soin peut lui-même avoir une importance.

Le paysage cesse alors progressivement d’être considéré uniquement comme ce qui entoure un bâtiment. Il devient une composante de l’expérience vécue à l’intérieur de celui-ci.

De la biophilie au design biophilique

C’est dans cette continuité que va notamment se développer le concept de design biophilique.

L’objectif n’est pas simplement d’ajouter quelques plantes dans un bâtiment pour le rendre plus agréable. Il s’agit de réfléchir à la manière dont l’architecture et l’aménagement peuvent maintenir différentes formes de contact avec le monde naturel.

La lumière naturelle, les vues sur la végétation, la présence de l’eau, les matériaux, les formes organiques, les variations de lumière ou encore les éléments permettant d’observer les cycles naturels peuvent participer à cette relation.

La biophilie devient ainsi progressivement une manière de penser l’espace : comment concevoir des environnements qui ne coupent pas l’être humain du vivant dont il fait partie et dont il a eu, et a toujours, besoin pour son bien-être ?

Et le jardin dans tout ça ?

Le jardin offre une relation avec le vivant qui peut être active ou contemplative, sensorielle ou simplement visuelle. Il permet surtout de maintenir cette relation dans le temps : revenir, observer ce qui a changé, attendre une floraison, récolter, recommencer.

C’est notamment ce qui va rendre ces réflexions particulièrement intéressantes dans les lieux de santé et les établissements médico-sociaux.

Peu à peu, le jardin n’est plus seulement envisagé comme un espace extérieur agréable autour d’un établissement. Il peut devenir un environnement pensé pour répondre aux usages et aux besoins des personnes qui le fréquentent.

C’est dans cette histoire que s’inscrit le développement des jardins thérapeutiques. On les veut partie intégrante du projet d’établissement et faisant partie du parcours de soins des patients.

De la relation au vivant au jardin thérapeutique

La biophilie permet d’abord de comprendre l’intérêt potentiel de notre relation au vivant. Elle nous rappelle que le contact avec la nature est indispensable.

Le jardin thérapeutique va ensuite plus loin en se demandant ce que cette relation peut permettre à une personne.

Le jardin est alors pensé à partir des personnes qui vont l’utiliser, de leurs capacités, de leurs besoins, de leurs envies et des objectifs recherchés.

La biophilie constitue l’une des bases archaïques permettant de comprendre pourquoi la relation au vivant peut avoir une place si particulière dans nos environnements de vie et, encore plus, de comprendre sa place essentielle dans les espaces de soin.

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